Quand l’IA s’invite dans nos idées : menace ou accélérateur ?
La créativité n’est plus un terrain réservé aux seuls humains : l’intelligence artificielle s’y invite désormais au quotidien. Des générateurs de texte aux outils d’images, nous avons soudain un partenaire non humain pour réfléchir, traduire nos intuitions et explorer des pistes inattendues. Mais ce nouveau duo homme–machine soulève une question délicate : ces algorithmes stimulent-ils vraiment notre inventivité, ou risquent-ils de l’atrophier en nous mettant sur « pilotage automatique » mental ?
Quand une machine bouscule nos habitudes mentales
Imaginez Lina, 32 ans, UX designer dans une start-up éducative. Elle gère plusieurs projets, jongle entre ateliers utilisateurs, deadlines serrées et maquettes d’applications. Un soir, épuisée, elle ouvre un outil d’IA générative pour l’aider à trouver des concepts de nouvelles fonctionnalités destinées aux étudiants en difficulté.
Au départ, c’est magique : en quelques secondes, l’outil lui propose dix variations d’une même idée, des slogans, des scénarios d’usage, des exemples d’écrans. Lina a l’impression d’avoir trouvé un coéquipier infatigable. Ses supérieurs sont ravis : les pistes de travail arrivent plus vite, les itérations aussi.
Mais au bout de quelques semaines, un doute s’installe. Quand elle compare ses projets récents à ceux d’avant l’IA, elle a le sentiment que tout se ressemble. Les idées sont « propres », bien présentées, mais aussi plus lisses, moins audacieuses. Surtout, elle remarque un nouveau réflexe : au lieu de gribouiller dans un carnet ou de discuter avec ses collègues, elle ouvre spontanément la fenêtre de l’outil d’IA.
Cette petite histoire est devenue très courante dans les métiers intellectuels, qu’il s’agisse de concevoir une formation en anglais, d’imaginer une campagne marketing ou de préparer un cours de mathématiques. Elle illustre le paradoxe central : la même technologie peut à la fois démultiplier les pistes et installer une dépendance qui appauvrit, à terme, la palette mentale de la personne.
Ce que nous apprennent les données sur nos capacités
Pour comprendre ce que change l’IA à notre manière de penser, il est utile de revenir vers la psychométrie, c’est-à-dire la mesure standardisée des capacités mentales. En évaluation cognitive, par exemple, le QI moyen est souvent normé à 100 avec un écart-type de 15. Ce type d’étalonnage permet de comparer un score individuel à une population de référence, et de suivre l’évolution de certaines compétences au fil du temps.
Un des tests les plus connus, les matrices progressives de Raven, évalue le raisonnement abstrait à travers des séries de motifs visuels incomplets à compléter. L’intérêt de ce type de tâche est qu’elle minimise le rôle du langage ou de la culture générale pour se concentrer sur la manière dont la personne détecte des régularités, des analogies et des structures logiques.
Ces instruments ont montré que les performances peuvent varier en fonction du contexte, de la fatigue, de l’entraînement. Les effets de pratique existent : la familiarité améliore légèrement les scores, sans pour autant transformer un profil cognitif de fond. Autrement dit, être exposé plusieurs fois à un format de problème aide surtout à mieux manipuler ce format, pas à tout révolutionner.
Le parallèle avec l’IA est éclairant. Quand vous utilisez massivement des outils automatisés pour écrire un texte, faire un brainstorming ou traduire une consigne en anglais, vous devenez plus à l’aise avec ce type de tâches assistées. Vous apprenez quels prompts fonctionnent, comment affiner une demande, comment repérer une réponse superficielle. Mais si vous n’exercez plus vos propres « muscles mentaux » – formuler, combiner, sélectionner, questionner – vous risquez d’améliorer surtout votre habileté à piloter la machine, pas votre capacité brute à produire du neuf.
Les premiers travaux empiriques sur l’IA générative vont dans ce sens. Des études menées auprès de consultants et d’étudiants montrent que l’assistance algorithmique peut augmenter significativement la rapidité de production d’idées, et parfois leur originalité moyenne, surtout chez les personnes les moins à l’aise au départ. Mais ces mêmes études pointent un danger : si l’on se contente d’accepter les premières propositions, sans phase de tri critique ni réélaboration personnelle, la qualité créative plafonne vite et tend à converger vers des solutions standardisées.
Transformer l’IA en tremplin plutôt qu’en béquille
Le défi n’est donc pas de savoir si la machine est « meilleure » ou « moins bonne » que nous, mais plutôt comment articuler les forces de chacun. L’IA excelle dans l’exploration rapide de combinaisons possibles, la reformulation et la mise en forme. L’humain excelle dans le choix, la mise en contexte, l’intuition, le courage de prendre une direction improbable ou impopulaire.
Une première stratégie consiste à séparer volontairement les temps. Par exemple : vous commencez par une phase sans outil, même brève, où vous notez vos propres idées, esquisses, associations, sans filtrer. Ce n’est qu’ensuite que vous ouvrez l’IA pour enrichir, contraster ou questionner ce premier matériau. En procédant ainsi, vous conservez la trace de votre pensée brute, non influencée par des suggestions préformatées.
Deuxième stratégie : demander à la machine d’explorer l’espace des « mauvaises idées ». Plutôt que de solliciter directement des slogans parfaits ou un plan de cours idéal, vous pouvez lui demander : « propose dix solutions franchement discutables, voire absurdes, au problème X ». Cette approche libère votre propre jugement : en évaluant ce qui ne va pas, vous affinez ce que vous cherchez vraiment. L’outil devient alors un partenaire de controverse plutôt qu’un oraclé.
Troisième stratégie : varier les modes de pensée sollicités. Si vous travaillez d’ordinaire en mode très verbal ou analytique, introduisez des supports visuels, des cartes mentales dessinées à la main, des post-it au mur. L’IA peut alors intervenir pour générer des schémas, des exemples concrets, des cas d’usage, que vous allez physiquement réorganiser. Cette hybridation est particulièrement utile pour les personnes qui se reconnaissent dans un profil TDAH ou qui se sentent vite saturées par du texte : le fait d’alterner supports et rythmes peut limiter la dispersion sans enfermer la pensée.
Enfin, il est intéressant de surveiller son propre rapport aux tests et aux mesures. Les plateformes en ligne proposent de plus en plus de questionnaires d’aptitude, de QI ou de style de pensée, parfois assortis de conseils personnalisés. Certains incluent des items proches des matrices de Raven ou des tâches de pensée divergente. Utilisés avec recul, ils peuvent vous donner un point de référence sur vos forces cognitives actuelles. Utilisés sans esprit critique, ils risquent de devenir des étiquettes qui figent votre sentiment de potentiel. Si vous êtes curieux de ce type d’outils, faites-en un jeu d’exploration, pas un verdict définitif (Passez le test maintenant).
Quand les tests de pensée originale rencontrent l’IA
Dans la recherche en psychologie, les tests de pensée divergente, souvent utilisés comme proxy de la créativité dans la littérature scientifique, demandent par exemple de lister le plus d’usages possibles pour un objet banal, ou d’imaginer des conséquences à une situation absurde. L’arrivée de modèles de langage performants a poussé plusieurs équipes à comparer les productions humaines et celles d’algorithmes sur ce type de tâches.
Résultat : sur la quantité d’idées, les modèles actuels sont très compétitifs. Sur certains critères d’originalité moyenne, ils égalent ou dépassent l’humain moyen, en particulier lorsqu’ils disposent d’instructions précises. Mais ils ont encore du mal avec ce qui fait la saveur d’une idée vraiment marquante : une combinaison de pertinence contextuelle, d’audace et de profondeur personnelle. Là où un humain va parfois proposer une seule piste, mais intimement liée à son vécu ou à son expertise, l’algorithme produit une grande variété de possibilités plus génériques.
Pour un formateur, un coach ou un psychologue spécialisé en orientation, cela signifie que l’IA peut être un outil précieux de stimulation – par exemple pour aider un élève à enrichir un projet, un adulte en reconversion à élargir son champ d’options, ou un lycéen à préparer un oral. Mais le cœur du travail restera l’accompagnement de la personne dans le choix, la hiérarchisation et l’appropriation de ces pistes. C’est là que se joue l’alignement entre idées, valeurs et trajectoire de vie, dimension encore largement hors de portée des modèles actuels.
Vers une alliance plus imaginative entre humain et machine
En définitive, la question n’est pas de savoir si nous serons « doués » ou non dans un monde saturé d’IA, mais comment nous allons cultiver nos capacités profondes : attention soutenue, curiosité, goût de l’exploration, tolérance à l’incertitude, travail sur soi. Les outils automatisés peuvent nous aider à contourner certains blocages, à visualiser des options que nous n’aurions pas envisagées, à structurer un projet ambitieux. Ils peuvent aussi, si nous les laissons décider à notre place, aplanir nos singularités jusqu’à ce que tout se ressemble.
La bonne nouvelle, c’est que nous gardons la main sur la manière de les utiliser. Nous pouvons choisir de les traiter comme des calculateurs sophistiqués au service de nos questions, plutôt que comme des oracles fournissant des réponses définitives. Nous pouvons aussi faire évoluer nos systèmes éducatifs, nos pratiques d’évaluation et nos cultures d’entreprise pour valoriser le droit à l’essai, au tâtonnement, à l’angle inattendu, au lieu de récompenser uniquement la vitesse d’exécution et la conformité aux attentes.
Dans ce futur proche, les personnes qui tireront le mieux parti de l’IA ne seront pas forcément celles qui obtiennent les meilleurs scores aux tests standardisés, mais celles qui sauront articuler leurs singularités cognitives, leurs envies profondes et la puissance de calcul des machines. Plutôt que d’opposer l’humain et l’algorithme, le véritable enjeu est de concevoir une coopération où chacun fait ce qu’il fait le mieux – et où les outils numériques amplifient notre capacité à voir le monde autrement, au lieu de la réduire.
Questions fréquentes sur l’IA et l’inspiration
L’IA rend-elle vraiment les gens plus originaux ?
Les études disponibles montrent surtout un effet de facilitation : pour beaucoup de personnes, l’IA aide à produire plus d’idées en moins de temps, ce qui augmente mécaniquement la probabilité de trouver quelque chose d’intéressant. Cependant, cela ne garantit pas une amélioration durable de la créativité humaine au sens profond du terme. Si vous ne prenez jamais le temps de retravailler, combiner et filtrer les propositions générées, le risque est d’obtenir surtout des solutions moyennes, rapidement oubliées.
Que valent les tests en ligne qui prétendent mesurer notre potentiel d’idées nouvelles ?
La qualité varie énormément. Certains questionnaires s’inspirent de vraies méthodes de psychométrie (tâches de pensée divergente, items de type Raven, mises en situation), d’autres sont davantage des jeux ludiques sans validation scientifique formelle. Ils peuvent être utiles pour se situer, réfléchir à ses habitudes mentales ou repérer des pistes de progression, mais ils ne doivent pas être pris comme des verdicts définitifs sur votre valeur intellectuelle ou votre potentiel d’innovation.
L’IA est-elle recommandée pour les personnes qui se sentent souvent en panne d’idées à cause d’un TDAH ?
Pour des personnes qui ont tendance à se disperser ou à peiner à structurer leurs pensées, certains outils d’IA peuvent agir comme un support externe : résumer un flot d’idées, générer un plan à partir de notes éparses, proposer des exemples concrets, etc. L’important est de garder une posture active : vous restez la personne qui décide, ajuste, valide ou rejette. Si vous avez des questions sur le TDAH en tant que tel, elles relèvent en revanche d’un échange avec un professionnel de santé, pas d’un logiciel, aussi sophistiqué soit-il.

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